Ça ne se discute pas ? On va
quand même le faire, et essayer d'en tirer quelques règles de bon
sens. Je pense qu'il existe trois cotés au fait d'apprécier de la
musique.

Pour être musicien, on doit rentrer
dans au moins deux de ces catégories. Si l'on rentre dans les trois,
on est un « maître ». En réalité, c'est largement
moins simpliste que je le présente. Cet article n'est surement pas
une liste de mes guitaristes favoris, et encore moins un classement
qualitatif, mais une sorte de prisme pour permettre de s'entendre sur
nos différents angles d'écoute musicale...
L'oreille : Ce par quoi tout
commence et qui conclu tout. Un enfant de 2 mois reconnaît une
pulsation, et les bienfaits de la musique sur les malades atteint de
Parkinson sont réels. Un mélomane a travaillé son écoute (et pas
son oreille, qu'on a tous identiques) au point d'entendre ce que
d'autres ne remarquent pas. Vous ne connaissez pas les
constellations ? Cependant, vous ne doutez pas que d'autres les
voient, et s'en servent pour se repérer. C'est la même chose pour
la musique. Attention toutefois aux astrologues !
La théorie : en tant que
musicien, on doit comprendre à certains moments ce que l'on joue.
Certains peuvent analyser la musique sans forcément savoir la jouer,
ni l'apprécier, comme un ethnologue peut connaître les coutumes
d'une civilisation qu'il n'a jamais côtoyée.
La technique : mot un peu
fourre-tout, on peut y classer le féru d'instruments rares, le
collectionneur de belles choses, ou simplement le réparateur/créateur
de matériel musical. La musique est là comme dans un musée,
derrière des vitrines .
L'oreille : c'est pour cela qu'on
en a deux, car il est deux fois plus important d'écouter que de
produire en musique. Et c'est également le coté le plus long à
éduquer.
A l'intersection
Orange (écoute/technique)
Un musicien qui allie le son et sa
technique pour produire un discours musical nourri par ses références
musicales, destiné à une écoute viscérale de l'auditeur, Leur
attrait peut dont être auprès d'un public de guitaristes voulant
reproduire leur son ou du grand public, cherchant l'émotion se
dégageant de leur musique.. L'exemple type serait Hendrix, qui s'est
lui même plaint à la fin de sa vie de ne pouvoir tout faire sortir
de ce qu'il entendait par manque de théorie. (mais aussi The Edge,
Jeff Beck, Mark Knopfler ou BB King)
Violet (écoute/théorie)
Ce musicien a un savoir théorique et
musical conséquent. Il est limité par sa technique, mais se
rattrape par son inventivité. L'exemple type serait David Gilmour,
qui a toujours été freiné par ses « doigts boudinés ».
Paul McCartney rentrerait également dans cette catégorie, excellent
sur aucun instrument, sinon dans le fait d' écrire des chansons
éternelles. (mais également Jim Hall, Andy Summers...) Ce serait
la catégorie qui produit la musique la plus adaptée pour le
non-instrumentiste.
Vert (technique/théorie)
Excès de testostérone ? Pressés
de faire des disques ? Les exemples ne manquent pas dans cette
catégories parmi les guitaristes. En effet, des monstres de la six
cordes, récitant des gammes sans queue ni tête peuvent se trouver
partout sur les forums de guitaristes. Leurs références musicales
n'étant pas encore digérées, et étant en plein apprentissage de
la maitrise de leur instrument, ils produisent des plans au
kilomètre. (insérez ici votre shreddeur favori...) A réserver aux
instrumentistes concernés pour l'écoute...
Au centre ?
Brian May, Steve Morse, Sylvain Luc,
John McLaughlin, Al Di Meola, Joe Satriani, John Scofield, Eddie Van
Halen, Jimmy Page, Eric Clapton, Steve Lukather, Ron Thal, Tom
Morello, Pat Metheny... Tous des musiciens qui ont poussé les
limites techniques de l'instrument, ont construit un discours musical
propre, et peuvent le théoriser (pour les sceptiques, Ed Van Halen
est pianiste classique et Jimmy Page faisait des séances de studios
avant d'être connu). L'écoute ici a dépassé les enclaves :
on diffuse du Scofield dans les matchs de NBA, Pat Metheny remplit
des stades etc. Mais on retrouve également parmi leurs fans des
musiciens. Par le recul qu'ils ont sur leur jeu, ces musiciens
enseignent également ce qui fait la particularité de leur approche.
En tant qu'instrumentiste nous mêmes,
notre écoute est à jamais colorée par ces trois cercles. Une
chanson géniale sur une guitare mal accordée ? Cela risque de
nous gâcher l'écoute, idem pour des tirés de cordes approximatifs
(je vous aide, il joue dans un groupe de métal qui rime avec Ikea).
Cependant, nous risquons d'apprécier quelque chose qui passent au
dessus de l'écoute de quelqu'un qui n'a pas rempli l'un de ses
cercles. Et c'est pour cela qu'un disque que l'on apprécie
particulièrement peut devenir impossible à réécouter, et
l'inverse est également vrai. Notre écoute, comme notre niveau de
guitare, évolue, les deux s'influencent, se repoussent, se motivent.
Quelle chance, une vie d'écoute à chaque fois renouvelée!